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Pétrodollar : la fin d’un monopole, pas celle du dollar

  • Pétrodollar : la fin d’un monopole, pas celle du dollar

Par : Salah Lakoues

L’annonce de transactions pétrolières non exclusivement libellées en dollars a relancé le récit d’un effondrement imminent du système monétaire dominé par les États-Unis. En réalité, il ne s’agit ni d’une rupture brutale ni d’une disparition du dollar, mais d’une recomposition progressive de l’ordre mondial vers une multipolarité monétaire et stratégique.

Depuis plusieurs mois, une narration spectaculaire envahit les médias internationaux et les réseaux sociaux : l’Arabie saoudite aurait rompu un accord historique avec les États-Unis, provoquant la mort du pétrodollar et annonçant l’effondrement imminent de la puissance américaine. Présentée comme une rupture soudaine, cette lecture relève davantage du mythe que de l’analyse rigoureuse.

Ce qui’se joue aujourd’hui n’est ni une trahison saoudienne ni un crash du dollar, mais une mutation silencieuse et progressive de l’ordre monétaire mondial, déjà amorcée depuis plus d’une décennie.

  • Le pétrodollar : une pratique historique, non un dogme juridique

Contrairement à une idée largement répandue, le pétrodollar n’a jamais reposé sur un traité monétaire contraignant obligeant l’Arabie saoudite à vendre son pétrole exclusivement en dollars. Les accords conclus en 1974 entre Washington et Riyad relevaient avant tout de la sécurité stratégique, de la coopération militaire et du recyclage des excédents pétroliers dans les marchés financiers occidentaux.

La domination du dollar dans le commerce pétrolier fut le produit d’un rapport de forces historique, d’une liquidité financière sans équivalent et d’une convergence d’intérêts, non d’une obligation juridique intangible. Il ne peut donc y avoir de « rupture formelle », mais une évolution graduelle des pratiques.

  • Riyad face au monde multipolaire

L’Arabie saoudite n’a pas abandonné le dollar. Elle a diversifié ses options.

Dans un contexte marqué par la montée en puissance de la Chine, devenue premier client pétrolier du Royaume, par la multiplication des sanctions extraterritoriales et par la recomposition des alliances, Riyad cherche à élargir sa marge de manœuvre stratégique. L’acceptation ponctuelle de règlements en yuan ou dans des cadres bilatéraux s’inscrit dans une logique de pragmatisme économique, non dans une rupture idéologique avec Washington.

Le dollar demeure largement dominant dans les transactions pétrolières mondiales, et les réserves financières saoudiennes restent majoritairement libellées en devise américaine.

Le dollar : recul relatif, centralité persistante

Il est exact que la part du dollar dans les réserves mondiales recule lentement depuis deux décennies. Mais ce recul est progressif et maîtrisé, non synonyme d’effondrement. Le dollar conserve des atouts structurels majeurs : profondeur des marchés financiers, liquidité incomparable, capacité d’absorption des chocs et absence d’alternative crédible unique.

Ni le yuan, encore partiellement contrôlé, ni l’euro, fragilisé par les divisions politiques européennes, ni les monnaies émergentes ne disposent aujourd’hui des conditions nécessaires pour remplacer le dollar comme pilier central du système financier mondial.

  • La tentation du faux coupable

Attribuer cette transformation à un dirigeant américain en particulier relève d’une personnalisation excessive de dynamiques profondes. La recomposition monétaire mondiale résulte de facteurs structurels : financiarisation excessive, usage politique des sanctions, déplacement du centre de gravité économique vers l’Asie et montée en puissance des pays du Sud.

Ce processus dépasse les alternances politiques à Washington et traduit une tendance lourde du système international.

La vraie rupture : la fin du monopole

L’événement fondamental de notre époque n’est pas la disparition de la puissance américaine, mais la fin de son monopole absolu. Le monde entre dans une phase de pluralité monétaire et stratégique, marquée par la coexistence de plusieurs pôles, de plusieurs instruments de règlement et de plusieurs centres de décision.

Il s’agit moins d’un basculement chaotique que d’un rééquilibrage progressif, négocié et pragmatique.

  • Lecture algérienne : lucidité et non-alignement

Pour l’Algérie, historiquement attachée au non-alignement, cette évolution confirme la pertinence d’une diplomatie indépendante et équilibrée. La multipolarité ouvre des opportunités, mais elle impose aussi des exigences : diversification productive, solidité macroéconomique, maîtrise des équilibres financiers et refus des illusions de rupture radicale.

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit dans la durée.

Le pétrodollar ne meurt pas : il cesse d’être exclusif

Le dollar ne s’effondre pas : il partage désormais l’espace.

Les États-Unis ne disparaissent pas : ils doivent composer avec un monde plus complexe.

Entre les récits apocalyptiques et le déni du changement, une seule voie s’impose : celle de l’analyse rigoureuse, du réalisme stratégique et de la lucidité politique.

Yémen, Libye, Soudan, Somaliland : la stratégie de fragmentation des Émirats à l’épreuve des États-nations

La frappe saoudienne du 30 décembre contre des armes émiraties au Yémen et la reconnaissance israélienne du Somaliland révèlent une stratégie coordonnée d’Abou Dhabi et Tel-Aviv visant à fragmenter les États arabes et africains. De la Libye au Yémen en passant par la Corne de l’Afrique, Riyad défend l’intégrité territoriale et l’État-nation face à des manœuvres de division qui redessinent les équilibres régionaux.

Dans un monde arabe et africain traversé par des recompositions brutales, deux visions géopolitiques s’affrontent. D’un côté, une Arabie saoudite qui défend la consolidation des États-nations comme socle de stabilité régionale. De l’autre, des Émirats arabes unis qui misent sur la fragmentation et le soutien à des acteurs sub étatiques pour étendre leur influence.

La frappe saoudienne du 30 décembre à al-Mukalla, la guerre en Libye et la reconnaissance par Israël du Somaliland ne sont pas des événements isolés, mais les manifestations d’une stratégie globale de déstabilisation régionale par Abou Dhabi et Tel-Aviv.

  • La frappe de Mukalla : acte militaire et signal doctrinal

La frappe saoudienne marque une rupture historique : Riyad frappe directement un flux logistique lié à un partenaire du Golfe. En ciblant des armes destinées au CTS, l’Arabie saoudite refuse la partition de facto du Yémen et l’émergence de zones d’influence échappant à l’autorité centrale. Là où Abou Dhabi voit un levier stratégique, Riyad y voit une menace existentielle à sa sécurité et à l’équilibre régional.

Les Émirats arabes unis : une puissance de fragmentation

Les ÉAU utilisent une stratégie constante : affaiblir les États pour mieux s’y insérer.

Au Yémen, ils soutiennent le CTS contre le gouvernement reconnu.

En Libye, Abou Dhabi soutient militairement et financièrement des milices locales, contribuant à prolonger la fragmentation entre Tripolitaine et Cyrénaïque.

Au Soudan, leur appui aux Forces de soutien rapide a prolongé la guerre civile.

En Somalie et au Somaliland, ils contournent Mogadiscio pour créer des zones d’influence alternatives.

Cette stratégie découle d’un calcul géopolitique : État minuscule démographiquement, sans profondeur stratégique, les ÉAU misent sur la division des États pour exister politiquement par l’argent, les ports et les milices, plutôt que par la légitimité étatique.

L’axe Émirats–Israël : multiplicateur de puissance

Depuis les Accords d’Abraham, Abou Dhabi et Tel-Aviv ont construit un partenariat stratégique. Israël apporte technologie et capacités de projection ; les ÉAU offrent un accès à des zones clés dans la mer Rouge, la Libye orientale et la Corne de l’Afrique.

La reconnaissance israélienne du Somaliland le 28 décembre 2025, facilitée par Abou Dhabi, illustre cette convergence : Israël obtient un point d’appui stratégique, Abou Dhabi consolide un arc portuaire de Tripoli à Berbera, contournant les États centraux et redéfinissant les équilibres maritimes.

  • Arabie saoudite : la logique de l’État-nation

Riyad privilégie la stabilité d’États capables de contrôler leur territoire. La frappe au Yémen et sa posture face à la Libye visent à prévenir la partition et la prolifération de zones d’influence étrangères. Contrairement aux ÉAU, Riyad sait qu’un Moyen-Orient et une Afrique fragmentés sont ingouvernables et propices à l’expansion iranienne et à la déstabilisation par des acteurs non étatiques.

Les grands bénéficiaires : l’Iran et le chaos durable

La division du camp arabe profite avant tout à Téhéran, qui exploite ces rivalités pour renforcer ses proxies, notamment les Houthis au Yémen et les milices libyennes. Les États-Unis observent prudemment, laissant la recomposition se faire, avec le risque d’un ordre régional fragmenté.

La frappe de Mukalla, la guerre en Libye et la reconnaissance du Somaliland révèlent une bataille décisive entre deux visions :

L’une, portée par Riyad, fondée sur la souveraineté et l’intégrité territoriale ;

L’autre, incarnée par Abou Dhabi et Israël, fondée sur la fragmentation, les ports, les milices et la dépendance financière.

Du Yémen à la Libye, en passant par la Corne de l’Afrique, les États fragilisés deviennent les champs de bataille d’une confrontation silencieuse mais déterminante pour l’avenir du Moyen-Orient et de l’Afrique de l’Est.

S. L

 

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